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RENE-MARC BINI :                                
UN VENT DE NOTES QUI SOULEVE      LES SABLES                                         
 
C'est en entendant la musique des CAPRICES D'UN FLEUVE que Marion HANSEL a trouvé le compositeur de son dernier film; Une œuvre atypique racontant, en Afrique, l'exode empli d'espoir et de fatalité d'une famille dont la richesse se résume à quelques chèvres, brebis et un dromadaire. Touché par le scénario, René-Marc BINI a accepté sans condition de composer cette musique, sentant immédiatement la digne héritière de celle (Nominée aux Césars) du film de Bernard GIRAUDEAU. Comparant le rapport du compositeur et du metteur en scène à celui avec un comédien, il s'est laissé diriger par Marion HANSEL, qui lui a fourni des exemples commentés de musiques. Fidèle à son idée d'une conception progressive de la bande originale, il a commencé par rechercher des sonorités particulières avec le percussionniste Joël GRARE; Des sonorités qui, dénudés de leur base harmonique de guitare ou de piano, enrichis de cordes et de viole de gambe, donnent une musique pleine de mystère, d'où se détache naturellement un thème principal. Il a également utilisé la voix de Cathy RENOIR, sur la séquence du départ du village, sur des paroles en somali de Maan YOUSSOUF, rencontrée sur le tournage. Mais aussi dans le disque, pour lequel il a enregistré nombre de morceaux agrémentés de piano et chansons supplémentaires dont certaines interprétées par lui-même et parfois en anglais; Un disque qu'il a voulu dès le départ, au point de multiplier les enregistrements, et de l'éditer personnellement avec, en face B, un documentaire sur son travail. De ses débuts à l'aventure djiboutienne de cette musique, en passant par son amitié avec Cyril COLLARD, René-Marc BINI parle de sa vision de la musique de films.


Des Débuts Tardifs, Une Amitié Puissante

A quel moment vous êtes-vous intéressé à la musique ?
RMB
Assez tardivement ! J'avais enchaîné des cycles d'études qui me plaisaient de moins en moins, sans prendre le temps de réfléchir à mon avenir. Quand j'ai obtenu mon diplôme, à 23 ans, j'ai réalisé que la musique constituait la seule chose qui me plaisait profondément. J'ai alors remis mon diplôme à mes parents et leur ai annoncé que j'avais envie de faire de la musique mon métier. D'ailleurs, je n'avais jamais cessé d'en faire, notamment du piano dès l'âge de 6 ans. Quand j'allais mal, la musique et le piano représentaient mon refuge, mon échappatoire.

Votre collaboration avec Cyril COLLARD, sur le groupe CYR puis ses courts-métrages, a t-elle été déterminante ?
RMB
Bien sûr ! Plus qu'un collaborateur, Cyril COLLARD représentait pour moi plus un ami, un frère avec qui j'ai partagé 30 ans d'amitiés. Nous nous connaissions depuis l'enfance et étions toujours ensemble. Il m'avait appris à faire du bateau et nous sommes partis plusieurs fois pour de longs voyages en mer. Il avait également fait des études d'ingénieur. Mais nous ne nous étions jamais perdus de vue. Il avait une énergie débordante et m'a beaucoup encouragé à faire de la musique. Quand il a réalisé son premier court métrage, j'en ai naturellement composé la musique. Surtout, j'ai pris conscience de mon intérêt pour les images, qui me permettaient à la fois de faire une musique commerciale et des mélanges sonores. Je composais déjà des musiques qui se situaient entre différents styles musicaux; Ce qui peut dérouter et, en même temps, constitue une richesse. Encore aujourd'hui, je me sens à l'aise dans le mélange ! J'adore rechercher de nouvelles sonorités et constituer des associations d'instruments, presque différentes sur chaque film. Ce premier court-métrage m'a donc encouragé et j'ai continué à en faire ainsi que quelques films institutionnels, en essayant d'en vivre.

Qu'attendez-vous des metteurs en scène ?
RMB
Au début, je craignais qu'ils me donnent trop d'indications; Aujourd'hui c'est le contraire. Je pense que, à moins qu'il connaisse le compositeur par cœur pour avoir déjà collaboré avec lui, le réalisateur doit apporter une partie de la solution musicale d'un film. J'ai donc envie de me placer sous son angle de vue pour que, comme avec un comédien, il fasse des essais avec la musique. Il peut poser des thèmes de disques existants sur les images en me disant ce qui lui plait ou pas. Sans faire du plagiat, cela me donnera plus d'informations que de longues conversations. Je suis persuadé que la plupart des problèmes viennent du fait que le compositeur n'est pas suffisamment dirigé par le metteur en scène. C'est pour cette raison que j'essaye de lui poser des questions afin qu'il me parle de la musique.

Une réalisatrice Idéale

A quel moment Marion HANSEL vous a t-elle contacté ?
RMB
6 mois avant le tournage car, pour elle, le choix de la musique est aussi important que celui du scénario. Elle s'en préoccupe donc avant d'entrer dans le tourbillon du tournage, pendant qu'elle est encore disponible. Elle a jeté son sort sur moi après avoir écouté, notamment, la musique des CAPRICES D'UN FLEUVE. Elle m'a immédiatement envoyé le scénario; Je l'ai lu dès réception et l'ai appelée dans la foulée, acceptant de composer cette musique, sans même connaître ses conditions. Une quinzaine de jours après, j'ai reçu les dvds de tous ses films et une pile de disques d'origines très variées accompagnés d'un mot. Pour elle, il ne s'agissait que de quelques pistes. Pour moi, cela représentait des informations sur sa façon d'utiliser la musique et, déjà, toutes les clés pour composer ma musique.

De quelle manière avez-vous abordé ce film, cette musique ?
RMB
J'ai composé la musique pendant la phase d'élaboration du montage. Comme je n'avais pas envie de musiques synthétiques ou de samples, j'ai décidé de créer moi-même des sonorités particulières qui s'apparentent ni à des thèmes ni à des constructions harmoniques. Je souhaitais d'abord élaborer, avec mon percussionniste Joël GRARE, qui possède énormément d'instruments, une matière musicale faite d'espèces de roulements. Je lui ai fourni un canevas joué à la guitare ou au piano, sur lequel il a joué, par exemple, des harmonies de cloches, sur différentes tonalités et parfois avec un archet. Comme je suis aussi percussionniste, je pouvais lui montrer ce que je voulais et même jouer certains instruments comme le marimba avec les doigts. Dans un second temps, j'ai déshabillé ces musiques, enlevé les bases harmoniques initiales pour ne conserver que la matière sonore sur laquelle j'ai ensuite construis ma musique.

Avez-vous fait écouter cette matière sonore à la réalisatrice ?
RMB
Oui, et cela l'a déroutée. Elle a néanmoins, et c'est une grande qualité, continué à me faire confiance, alors que certains metteurs en scène se seraient rétractés. Quand elle a vu, plus tard, que l'on pouvait mélanger toutes ces sonorités aux cordes, au piano et à la viole de gambe, elle a été très contente. Elle avait remarqué cette espèce de distorsion sonore qui crée un certain mystère, un malaise et une émotion. Toutes ces sonorités, comme des roulements de cymbales jouées à l'archet, donnent aux cordes un côté irréel.

Enregistrez-vous beaucoup de thèmes ?
RMB
J'enregistre volontairement toujours trop de pistes pour que chaque instrumentiste prenne le temps de rentrer dans le morceau et obtenir une meilleure qualité d'exécution. Quand on enregistre pour le cinéma, on fait d'abord de la musique ! Le rapport au film ne les regarde pas : Les thèmes ont été composés en regardant les images et en lisant le scénario; Il ne reste ensuite qu'à les caler à l'image. Pour éviter les soucis, il m'arrive souvent d'enregistrer plusieurs musiques sur le même tempo avec des harmonies concordantes, pour pouvoir les enchaîner et faire des variations. J'ai l'habitude de développer assez longuement les thèmes, avec des éléments communs et différents. Ce qui génère des variantes mais aussi une unité thématique et de timbre.

A quel moment le thème principal de votre musique est-il sorti ?
RMB
Très tardivement car il existe toujours un thème, par exemple 3 accords simples et une mélodie rapidement incontournables, qui se dégage d'un travail à l'arrivée. A partir de ce moment, on le développe en tant que thème principal. Il m'est arrivé plusieurs fois que ce ne soit pas le thème décidé comme principal au début qui le devienne à la fin. Car, entre temps, je peux en trouver un mieux réussi ou qui a grandi d'une plus belle façon. Bien sûr, si le thème principal n'existe pas, on le crée car, dans ce cas, on sent qu'il manque. C'est pour cette raison que j'aime travailler de façon progressive. Je trouve idiot de décider à l'avance du thème principal; Cela met une pression inutile.

René-Marc BINI

Une Chanson Pour Un Départ

Qui a eu l'idée d'écrire la chanson Halkaas Saxahara sur la scène du départ, quand les personnages quittent le village ?
RMB
Quand Marion HANSEL m'a dit qui lui manquait une chanson, je lui ai proposé de l'écrire pour cette scène. Comme je me trouvais dans mon studio et qu'il fallait de la légèreté, j'ai spontanément joué un arpège de kora avec l'instrument qui traînait dans la pièce. Puis, j'ai fait des prises de sons d'un instrument en roseau que j'ai appelé tchanou sur le disque mais dont je ne connais toujours pas le nom. J'avais donc la musique jouée par ces deux instruments africains sur laquelle j'ai chanté la mélodie. J'ai gardé la partie instrumentale de ce morceau, en l'agrémentant de cordes, dans la version définitive chantée par Cathy RENOIR. Quand Marion HANSEL l'a entendue, elle a immédiatement senti qu'il se passait quelque chose. Deux jours plus tard, alors que nous avions préalablement choisi la version instrumentale de A Drop Of Life, qui apparaît sur le générique de début, elle me donnait son accord pour la placer également sur le générique de fin.

Pouvez-vous nous présenter Maan Youssouf, l'auteure des paroles ?
RMB
C'est une jeune djiboutienne qui vit en France et fait des études de cinéma. Quand elle a su que se préparait ce film, elle s'est rendue sur le tournage et s'y est fait engager comme assistante; C'est là que je l'ai rencontrée. De retour à Paris, ne pouvant faire venir la chanteuse érythréenne, j'ai engagé Cathy RENOIR. Je l'avais rencontrée sur la musique des CAPRICES D'UN FLEUVE, pour chanter la mélodie dans une espèce de langue imaginaire aux consonances rappelant l'Afrique de l'Est. Quand il a été question d'écrire un texte dans une vraie langue existante à Djibouti, j'ai pensé à Maan YOUSSOUF. Elle a très vite compris en écrivant, pendant toute la durée des enregistrements, des textes en rapport avec les histoires évoquées par les chansons; Cathy RENOIR essayant de les interpréter en direct. D'ailleurs, certaines phrases dans le disque sont extraites de ces premiers enregistrements. Dix jours plus tard, nous avons enregistré de nouvelles versions avec Cathy RENOIR qui avait, entre temps, appris les textes par cœur.

Etait-ce une volonté de votre part que Maan YOUSSOUF récite un texte sur le morceau Dabesha ?
RMB
Oui, car d'une part, j'ai toujours apprécié les textes parlés et, d'autre part, j'aime retrouver dans un disque toutes les sonorités du film et d'autres. J'avais notamment prévenu Marion HANSEL que je rencontrais des difficultés avec la mélodie d'une chanson que j'imaginais en anglais car elle ne fonctionnait ni en somali ni en français. Marion a été là encore formidable en me laissant enregistrer un titre en anglais, me disant qu'on le mettrait en bonus. Cette chanson, qui correspond au thème du générique début, a été intégrée au montage du disque; J'ai été rassuré quand Marion m'a dit qu'elle passait très bien.

En quoi cette partition constitue un prolongement de celle des CAPRICES D'UN FLEUVE ?
RMB
Il existe une filiation évidente, à tel point qu'on y entend chaque fois la viole de gambe, nécessitée par l'époque dans le film de Bernard GIRAUDEAU. Au contraire du film de Marion HANSEL où elle intervient de façon minimaliste, ne jouant pratiquement toujours qu'une note, jamais de phrasé. J'ai utilisé la viole de gambe pour sa sonorité et son rapport au destin dans le film. Par rapport au violoncelle, elle ne comporte aucun vibrato, ce qui donne quelque chose de tranchant, imparable. Je dois avouer que je n'aime pas les musiques ou les voix avec trop de vibrato. D'où, de plus en plus, que ce soit avec les orchestres ou les artistes chanteurs ou lyriques, l'absence dans mes musiques du vibrato qui représente pour moi une facilité par rapport à la justesse.

Pourquoi entend-on autant les cordes pincées, notamment la harpe ?
RMB
Parce qu'elles me permettent de développer des harmonies tout en restant léger, avant que les cordes dramatisent la musique, surtout dans ce genre de tempo. Marion souhaitait une musique qui n'apparaisse pas comme une évidence par rapport au film, ce que permettait de genre de thème.

Aimez-vous chanter sur vos musiques, comme ici avec une intonation africaine ?
RMB
J'ai toujours aimé chanter, sur mes musiques de films (LES CAPRICES D'UN FLEUVE, LES NUITS FAUVES) et dans certains groupes. C'est la mélodie qui donne le côté africain, qui vient peut-être de mes collaborations avec des musiciens africains.

Etait-il important de souligner, dans le morceau Les pays blancs, l'aspect apocalyptique de certains paysages, notamment ce lac salé ?
RMB
Oui, car ce lac Assal, où je suis allé, impressionne énormément par sa grandeur. On entend particulièrement dans cette musique les sonorités enregistrées avec Joël GRAVE.

Comment expliquez-vous que le piano n'apparaisse que dans le disque ?
RMB
Quand j'ai écouté, dans ma voiture, la musique mise bout à bout, je trouvais qu'il manquait un nouvel instrument, un nouveau personnage correspondant au narrateur d'une histoire invisible. Dans le film, le piano aurait apporté de la redondance, de la lourdeur. Dans le disque, il remplace le texte dit par les comédiens, comme un personnage de premier plan, aussi épuré que les dialogues dans le film.

Un Disque De Collection

Qu'est-ce qui vous a convaincu d'éditez vous-même cette bande originale ?
RMB
S'agissant de ce film, de la façon dont il allait sortir, j'ai arrêté de démarcher les maisons de disques pour l'éditer moi-même et je ne le regrette pas ! D'abord, ce disque me permet de rentrer en relation personnellement et directement avec un certain nombre d'intermédiaires et le public; Un aspect communication auquel j'attache beaucoup d'importance mais négligé par les maisons de disques. Sauf quand on fait un succès, ce qui est trop facile ! Ensuite, ce disque ressemble à l'objet dont j'avais envie, ce qui n'est jamais le cas avec un éditeur traditionnel. Nous l'avons réalisé de manière artisanale avec ma femme, infographiste et webmaster de mon site; J'y tiens donc beaucoup. Editer moi-même une musique me permet également de tout négocier et à tout moment, pour obtenir un résultat satisfaisant, pour moi comme pour le musicien. Il représente enfin une façon de me préparer à l'avenir du disque, futur objet de collection. J'ai donc envie dès maintenant de vendre des disques de qualité, toujours disponibles et avec de belles pochettes; C'est très important !

Qui est Jonathan BOUILLET, le réalisateur du documentaire joint en face b de votre musique ?
RMB
Un passionné de musiques de films, attentif et respectueux des musiciens. Il m'avait contacté quelques années auparavant pour réaliser le pilote d'une série de documentaires de 26 minutes sur les compositeurs. Comme il ne trouvait pas un financement qui ne viendrait peut-être jamais, je lui ai suggéré de le réaliser sans attendre et avec sa propre caméra. Je lui permettais de venir me voir autant qu'il le désirait en studio, pendant l'enregistrement de plusieurs musiques; Ce qu'il a fait durant 1 an et demi. Jusqu'au jour où s'est présenté le film de Marion HANSEL. Je lui ai alors recommandé de beaucoup filmer sur l'enregistrement de cette musique, que je sentais très importante pour moi; Des images qui ont servi à réaliser ce documentaire de 13 minutes, et qui montrent ce dont il est capable en attendant la version de 26 minutes.

Que retenez-vous de votre collaboration avec Marion HANSEL ?
RMB
Cela n'a pas été facile car, quand on voit le film, on se rend compte que trop le magnifier aurait été une catastrophe. Il n'y a pas beaucoup de musique dans le film, seulement 25 minutes. Mais je ne vois pas où on aurait pu mettre d'autres thèmes. Sauf à faire des fautes de goût. Heureusement, Marion et moi avions la même pudeur, la même vision de ce qui pouvait devenir lourd ou ringard. Il s'agit vraiment d'une belle rencontre. J'espère beaucoup retravailler avec Marion HANSEL, une personne directe, franche, drôle et qui sait remettre les gens en selle lorsqu'il y a un doute; Je l'apprécie énormément !

Entretien réalisé à Paris le 22 mai 2007.


Bande originale du film de Marion HANSEL SI LE VENT SOULEVE LE SABLE
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Cette page a été modifiée pour la dernière fois le samedi, août 18, 2007