Ma manière d’écrire la musique d’un opéra, elle vient du texte au départ !
Comment avez-vous appréhendé l’écriture de cet opéra bouffe et tumultueux ?
RW : j’ai répondu à une demande de Jean-Michel RIBES avec lequel je travaille depuis longtemps. Dès l’année dernière, il m’avait parlé de son envie de monter un opéra bouffe, c’est-à-dire un spectacle musical qui comporte des textes parlés et un côté pamphlétaire. Son idée consistait à traiter, de manière caricaturale, d’une certaine façon d’exercer le pouvoir. Cette idée m’a amusée tout de suite mais cela aurait été sûrement également le cas avec un autre sujet. A partir de là, très rapidement, Jean-Michel RIBES m’a donné un livret déjà écrit aux deux-tiers. Puis on a commencé à travailler ensemble : moi j’écrivais des musiques à partir du livret et lui me demandait parfois des modifications. Pour l’écrire totalement, j’y ai passé environ huit mois.
Et Musicalement, comment l’avez-vous abordé ?
RW : je suis parti du texte de Jean-Michel RIBES et de ses indications en tant que metteur en scène. Vous savez, ma manière de composer vient du texte, qui me conduit vers l’humeur de la musique. En fonction du texte, je compose des musiques lentes, rapides, gaies ou tristes, en mettant parfois des références, comme celle aux Beatles avec un petit contrepoint à la clarinette. Egalement ce clin d’œil au Cuirassé Potemkine quand les personnages en parlent.
Quand j’écris de la musique, je ne sais absolument pas où je vais !
Pensez-vous qu’il était indispensable de mettre une musique plutôt rythmique sur le personnage de René que l’on voit toujours courir ?
RW : je ne me suis pas posé cette question car, quand je compose, même si cela peut paraître bizarre, je ne sais absolument pas où je vais. Et je ne suis pas le seul dans ce cas ! Je me rappelle d’un romancier qui, répondant à un journaliste, lui avait dit que, quand il se met à écrire un livre, il ne sait pas encore quelle histoire il va raconter. Je veux dire par là qu’il n’y a jamais rien de préétabli en musique car, comme le disait Igor STRAVINSKY, un créateur doit savoir souvent apprivoiser le hasard. Par exemple, en ce moment, je compose la musique du film de Pascal THOMAS ; ce sont les acteurs (Catherine FROT et André DUSSOLIER), qui m’inspirent les thèmes. Quand je les vois sur l’image, tout d’un coup, cela m’inspire quelques notes auxquelles je ne pensais pas auparavant. Pour en revenir à René l’énervé, c’est le texte qui m’a guidé vers cette musique assez rythmique. Je ne pouvais pas lui écrire des thèmes lents pour René ; il fallait le booster !
Fallait-il impérativement que la musique insiste sur le côté extravagant du personnage passant à la télévision ?
RW : oui, je crois qu’il le fallait. René possède donc un motif qui tourne et qui apparaît plutôt obsessionnel pour insister sur son côté énervé. Il s’agit d’un thème important et qui revient tout le temps dans le spectacle.
De quelle manière avez-vous traité le chœur antique qui intervient régulièrement dans le spectacle ?
RW : d’une manière particulière ! Je tenais à ce rythme à sept temps, cette couleur unique que l’on retrouve tout au long du spectacle lors de chacune de leurs interventions. Il faut préciser que les chœurs sont omniprésents, en complément des solos de René, par exemple quand il part en campagne.
RW : pour le Chœur antique comme pour René, pour quelle raison avez-vous privilégié les thèmes plutôt rythmiques ?
RW : pour des questions de compréhension, j’ai mos beaucoup de mesures à compter dans cet opéra. J’ai utilisé ce que l’on appelle des mesures asymétriques, c’est-à-dire des mesures allant de 5 à 7 temps. Vous savez, pour des soucis de compréhension, on ne peut pas toujours enchaîner les notes. Il faut donc les séparer pour que les chanteurs puissent respirer mais aussi pour la compréhension du texte. C’est pour cette raison que j’avais besoin d’un chef assez vigilent (Delphine DUSSAUX) et de très bons musiciens, pour qui il n’y ait aucun problème. Il s’agit aussi d’un souci d’adaptation au temps, différent d’au cinéma.
Justement, quelle est la différence avec une composition pour le cinéma ?
RW : au cinéma, le compositeur doit aussi s’adapter au temps mais la vraie différence c’est que la musique de films ne permet pas le développement. Or, pour moi, ce qui caractérise la notion de compositeur, c’est je dirais le sens de la prolifération, du développement d’un thème. Pour moi, d’une manière globale, un compositeur, c’est quelqu’un qui sait écrire un thème et le développer. Or, au cinéma où les musiques durent rarement plus que quelques dizaines de secondes, on n’a pas le temps de développer un thème sur 20 minutes comme dans une symphonie. Le travail pour la scène constitue véritablement une autre manière d’envisager la composition. J’ai d’ailleurs déjà composé beaucoup de musiques pour le théâtre et la scène ; presque autant que pour le cinéma !
Une autre différence avec le cinéma, c’est la présence de chœurs ?
RW les chœurs, comme les solos, dans un opéra, constituent la convention du genre, c'est-à-dire qu’à un moment donné ils s’imposent. Vous savez, la plupart du temps, le texte ne les prévoit pas. C’est au compositeur de découper des phrases pour les faire chanter par un chœur. Je veux dire par là que Jean-Michel RIBES peut très bien écrire quatre phrases desquelles j’en extrais deux pour les chœurs. De même, il m’arrive également de me servir d’une seule phrase en contrepoint, ce qui me permet de constituer un chœur à deux voix.
Avez-vous recherché une couleur particulière pour le personnage du conseiller en communication du Président aussi appelé « Je Sens Tout » ?
RW : absolument. Je voulais lui donner une couleur bien spécifique, cette sonorité jazzy qu’amènent un clavier, une clarinette et une guitare. Comme pour le chœur antique, je tenais à ce que l’on retrouve cette couleur lors de chacune de ses interventions. Il me semblait intéressant que les personnages qui reviennent le plus souvent possèdent leur couleur propre.
Avez-vous prévu dès de le départ de mettre de l’accordéon, notamment sur le très populaire thème des cons de la nation ?
RW : non car j’aime bien ne pas choisir mais être choisi ! J’ai mis de l’accordéon tout simplement car un des musiciens joue de trois instruments. Il s’agit de Dominique VERNE, un excellent saxophoniste qui joue aussi de la flûte et de l’accordéon. Lorsque j’ai écrit ma musique, je n’ai pas prévu qu’un musicien pourrait jouer de plusieurs instruments. Maintenant, comme Dominique VERNE avait accepté d’intégrer le groupe qui interprèterait la musique en direct, j’ai pensé que ce serait une bonne chose pour le spectacle qu’il joue de plusieurs instruments.
Avez-vous donné une couleur particulière au personnage de Bella Donna, la fiancée du Président ?
RW : comme elle est argentine, j’ai voulu tout simplement lui donner une couleur légèrement tango.
Comment s’est fait le choix des musiciens ?
RW : pour tout vous dire, ces excellents musiciens sont d’abord des copains ! Plus sérieusement, je les ai choisis car je souhaitais former un orchestre hybride, c'est-à-dire un groupe qui comporte à la fois des musiciens classiques et d’autres de jazz. On trouve ainsi Laurent DESMURS au piano, Emelyne CHIROL au violon, Maëva LE BERRE au violoncelle, le très grand clarinettiste classique et basse saxophoniste Ghislain HERVET, Jean-Yves à la guitare et aux percussions et bien sûr Dominique VERNE, Il y a donc trois musiciens de jazz et trois musiciens classiques, qui donnent cette couleur si particulière et qui me permet aussi d’alterner les genres.
Et les chanteurs ?
RW : nous avons fait un casting qui a duré près de deux mois. Par exemple, pour René, nous avons choisi Thomas MORRIS, un ténor qui est réputé pour ses interprétations dans des œuvres contemporaines et des classiques (BORIS GODOUNOV de Modeste MOUSSORGSKI, LES BRIGANDS de Jacques OFFENBACH. Pour le double de René, sa bonne conscience, nous avons confié le rôle à un autre ténor (Jacques VERZIER).
Dans quelles conditions a été effectué l’enregistrement du disque du spectacle ?
RW : ce disque, qui comprend des extraits du spectacle pour une durée totale de près d’une heure, nous l’avons enregistré au théâtre du Rond-point pendant les répétitions. Avec Jean-Michel RIBES, nous avons sélectionné les thèmes nous paraissant les plus importants.
Un compositeur, c’est quelqu’un qui sait écrire un thème et le développer !
Que retirez-vous de ce travail sur un opéra ?
RW : l’envie d’en écrire un autre ! Ce qui me déterminera, ce sera le sujet. Maintenant, j’avais depuis toujours envie d’écrire un opéra ou en tout cas le rêve de ne pas travailler que pour le cinéma. J’avais d’ailleurs déjà eu une expérience d’opéra pour enfants avec Roland TOPOR sur JOSEPHINE ET LES OMBRES.
Pour quelle raison ne voulez vous pas composer que de la musique de films ?
RW : parce que la musique de films, cela ne veut rien dire ! Je veux dire par là que, lorsqu’on est jeune, il ne faut pas se dire qu’on veut écrire de la musique de films. Je pense que l’on doit d’abord écrire de la musique avant de penser à composer pour des films. On peut se spécialiser si on veut mais, dans ce cas, le danger c’est ne pas pouvoir développer ses compositions. Il ne faut jamais oublier que la musique de films est avant tout thématique, de couleur et en ce sens, je crois que c’est plutôt frustrant pour un compositeur. C’est pour cette raison qu’à mon avis, rien n’empêche un compositeur d’envisager la musique sous des angles pluralistes. Je trouve formidable de pouvoir se diversifier, c'est-à-dire d’écrire des musiques de films, des musiques de scène, des chansons, des symphonies, des opéras, des quatuors à cordes...
Des projets ?
RW : plusieurs dont un disque avec une artiste américaine qui s’appelle Amy MILES. Nous avons déjà enregistré une chanson et le résultat me paraît tellement fructueux que j’ai envie que nous fassions tout un album ensemble. Amy MILES est une artiste qui fait des chansons très underground, très différentes de mes musiques, mais le mélange de nos deux univers m’intéresse. Sinon, je termine la musique du nouveau film de Pascal THOMAS, sa quatrième adaptation d’un roman d’Agatha CHRISTIE et le neuvième film que nous faisons ensemble. Musicalement, il y aura un côté fantastique qu’on ne trouvait pas dans les précédents films. Ce sera probablement une musique plus jazzy, plus cuivrée, contrairement aux trois autres films où j’avais une prédilection pour les cordes.
RENE L’ENERVE, un opéra bouffe et tumultueux de Reinhardt WAGNER et Jean-Michel RIBES.
A Paris au théâtre du Rond-point, jusqu’au 29 octobre 2011, puis les 14, 15, 16, 17 et 18 mars 2012 à l’Opéra National de Lorraine à Nancy
Plus d’informations sur www.theatredurondpoint.fr
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