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PHILIPPE SARDE :                                
QUAND LE  JAZZ S'INVITE CHEZ        
LA PRINCESSEDE MONTPENSIER       

C’est comme attaché de presse sur le film de Claude SAUTET LES CHOSES DE LA VIE, que Bertrand TAVERNIER l’a rencontré. Depuis, Philippe SARDE a composé les musiques de la plupart de ses films, depuis le premier (L’HORLOGER DE SAINT-PAUL) jusqu’à ses grands succès (LE JUGE ET L’ASSASSIN, COUP DE TORCHON). Après LA FILLE DE D’ARTAGNAN et une parenthèse d’une quinzaine d’années, ils se retrouvent enfin sur LA PRINCESSE DE MONTPENSIER. Au 16ème siècle, la jeune Marie de MEZIERES (Mélanie THIERRY) aime le Duc de Guise (Gaspard ULLIEL) mais se voit contrainte d’épouser le Prince de Montpensier (Grégoire LEPRINCE-RINGUET). Appelé à la guerre, son époux l’envoie au château de Champigny où son ami le Comte de Chabannes (Lambert WILSON) va affiner son éducation de Princesse. Sauf que, comme Henri de GUISE et le Duc d’ANJOU (Raphaël PERSONNAZ), le Comte de CHABANNES va secrètement s’amouracher d’elle. Pour cette délicate adaptation de l’œuvre de Madame de La FAYETTE, Philippe SARDE a composé une partition d’essence très moderne qui ne tombe jamais dans la musique d’époque. Même pour la courte séquence du mariage, le compositeur bouscule les conventions en utilisant un chœur d’enfants qui chante aussi, accompagné d’une rythmique et d’un mélange de percussions, un miserere sur des images évoquant la mort. Sur les thèmes de la Princesse de MONTPENSIER et du Comte de CHABANNES, le compositeur a privilégié les cordes graves et écarté les violons pour ne pas tomber dans la musique hollywoodienne. Surtout, il a enrichi son écriture sur trois octaves de phrasés de jazz (quasi invisibles à l’écran) joués par les trois solistes à la viole de gambe, au cornet à bouquin et à la flûte à bec. Ce qui permet d’apporter du lyrisme et de rapprocher musicalement les deux personnages. Avec l’enthousiasme qu’on lui connait, le compositeur nous raconte comment il a abordé cette partition qui déroule ses thèmes à la manière d’un opéra tragique et romantique !

 
  
 

Un Cinéaste, Un Compositeur

Faites-vous un lien entre LA FILLE DE D’ARTAGNAN et LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, deux collaborations avec Bertrand TAVERNIER sur des films historiques ?

PS : on ne peut pas les comparer bien qu’ils racontent des évènements se déroulant dans des siècles voisins. LA FILLE DE D’ARTAGNAN constituait un divertissement dont l’originalité résidait surtout dans son casting, sa légèreté, la drôlerie de ses situations. Avec LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, Bertrand TAVERNIER signe un film bien plus profond, en fait un grand film d’amour. Il s’agit d’une très belle adaptation de ce grand auteur qu’a été Madame de La FAYETTE et surtout une œuvre aussi ambitieuse que LE JUGE ET L’ASSASSIN, L 627 ou COUP DE TORCHON. Je suis particulièrement heureux que Bertrand TAVERNIER m’ait permis de travailler sur ce projet, qui représentait aussi un challenge car je devais composer la partition d’un film très complexe.

Avant de vous retrouver sur LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, vous aviez déjà aidé Bertrand TAVERNIER sur le montage de son film américain DANS LA BRUME ELECTRIQUE ?

PS : j’avais porté mon regard sur le film, comme des petites retrouvailles avant notre collaboration sur LA PRINCESSE DE MONTPENSIER. Nous n’avions plus travaillé ensemble depuis plus de 15 ans mais, de vous à moi, je n’ai pas vu le temps passer. D’abord parce que j’ai connu Bertrand TAVERNIER avant qu’il ne devienne cinéaste, c'est-à-dire à l’époque où il s’occupait des relations presse sur LES CHOSES DE LA VIE de Claude SAUTET. Trois ans plus tard, il réalisait son premier film L’HORLOGER DE SAINT-PAUL et je le mettais en musique. Ensuite, en 15 ans, Bertrand TAVERNIER a réalisé très peu de films. Je retiens surtout LAISSER-PASSER que nous avions imaginé ensemble. En effet, en se projetant de vieux films, nous nous étions dits que ce serait amusant de réaliser une œuvre qui raconte la manière dont on produisait les films pendant la guerre. Bien évidemment, il paraissait évident à Bertrand TAVERNIER que je compose la musique de LAISSER-PASSER mais, en raison d’un désaccord avec mon frère le producteur Alain SARDE, j’ai été écarté du projet. Toutes ces collaborations, parfois même ces rendez-vous manqués comme sur LAISSER-PASSER, mais aussi ma présence à son hommage à l’Institut LUMIERE, font que Bertrand TAVERNIER et moi somme restés très attachés.

 

Philippe SARDE

Musique Pour Un Opéra D’Amour

Comment avez-vous abordé la musique de LA PRINCESSE DE MONTPENSIER ?

PS : j’ai commencé par suivre le tournage de mon bureau, en regardant les rushes que m’envoyait Bertrand TAVERNIER. Dès les premières images, j’ai compris que le film tournerait, comme dans un opéra, autour d’un homme et d’une femme, en l’occurrence la Princesse de MONTPENSIER et le Comte de CHABANNES. Même s’il existe beaucoup d’autres personnages, ce sont eux les protagonistes au centre de cette histoire et c’est en cela qu’elle est intéressante. Je pense qu’il ne peut échapper à personne que la Princesse de MONTPENSIER se trouve fortement attirée, moralement et sans doute amoureusement, par le Comte de CHABANNES. C’est pour cette raison que, dès le début, j’ai dit à Bertrand TAVERNIER qu’il réalisait une œuvre d’amour. Comme vous le savez, que ce soit avec Bertrand TAVERNIER, Claude SAUTET, Marco FERRERI et certains autres cinéastes, j’ai toujours participé à l’éclosion des projets sur le plan des films. Après, la musique représente pour moi un élément supplémentaire, plus ou moins important selon les films.

Avez-vous essayé de transcrire musicalement l’époque où se déroule l’histoire ?

PS : excepté la séquence du mariage, je me suis efforcé de ne jamais tomber totalement dans la musique du 16ème siècle. J’ai cherché plutôt, comme j’aime le faire, à passer à côté des choses convenues. Le thème du mariage donne tout de suite une atmosphère au film mais on ne peut pas totalement parler d’une musique d’époque dans la mesure où on entend chanter un chœur d’enfants anglais, et non pas une chorale, ce qui était impensable en ce temps là. Il s’agit en quelque sorte d’une licence, d’une liberté que je me suis autorisée par rapport à la musique du 16ème siècle. Pour vous dire la vérité, au-delà de Bertrand TAVERNIER, je n’étais vraiment intéressé que si la musique avait une place incroyable, c'est-à-dire complètement différente, beaucoup moins calibrée, que dans les autres films d’époque. J’ai donc essayé de créer une musique complètement impensable, très dangereuse car puisant sa force dans la structure scénaristique.

Pour quelle représente le chœur d’enfant sur l’ouverture et toute la fin du film ?

PS : l’ouverture représente un thème sur les morts, qu’on réentend sur toute la fin du film quand la Princesse de MONTPENSIER se recueille sur la tombe de l’homme qu’elle a aimée. Je tenais à ce que la musique contienne cette noirceur car, finalement, le film parle aussi de la mort. En effet, on se situe dans une période de chaos général même si cette histoire n’est pas traitée comme tel. J’ai utilisé un chœur qui chante, de manière non appuyée et en latin une prière, un miserere écrit spécialement pour le film. Au contraire, le chœur intervient de manière très fluide pour laisser passer certains mélanges comme sur le générique de fin où, outre les voix, j’utilise quatre trombones, des altos, des violoncelles, des contrebasses, c’est-à-dire des médiums graves, des percussions mais pas de violons. Là encore, j’avais pour souci de m’éloigner du 16ème siècle en utilisant une rythmique, un mélange de plusieurs percussions, qui n’a rien à voir avec la musique d’époque. D’un point de vue harmonique, je me suis placé à la limite de la musique atonale, même si les chœurs chantent toujours d’une manière tonale pour rester émouvants. Je crois qu’il en découle une musique très actuelle.

Pour quelle raison n’avez-vous pas utilisé de violons, en particulier sur les séquences des chevauchées de la Princesse de MONTPENSIER ?

PS : si j’utilisais des violons, je prenais le risque de tomber dans la musique hollywoodienne. Au départ, j’avais écrit un thème pour la flûte traversière sauf que cet instrument m’a semblé davantage approprié sur des séquences plus intimes. Pour les deux chevauchées de la Princesse de MONTPENSIER vers la fin du film, j’ai utilisé les trois solistes de cette partition : Michel SANVOISIN à la flûte à bec, un ami qui travaille avec moi depuis les premiers films de Marco FERRERI (LA DERNIERE FEMME) et Roman POLANSKI (LE LOCATAIRE) ; Philippe FOLON à la viole de gambe, que j’avais déjà utilisé dans UNCOVERED (QUI A TUE LE CHEVALIER) de Jim Mac BRIDE et LA FILLE DE D’ARTAGNAN de Bertrand TAVERNIER ; et enfin Serge DELMAS au cornet à bouquin, un instrument à vent de la famille des cuivres.

Qu’apporte de particulier le cornet à bouquin ?

PS : il possède l’avantage de se situer à la frontière d’un instrument de jazz Je veux dire par là qu’il permet, comme un saxophone et sans aucune improvisation, de jouer des phrases à la manière d’Archie SHEPP. On l’entend beaucoup sur les séquences de batailles, sur lesquelles j’ai également utilisé des bassistes, notamment un que l’on avait déjà entendu dans LE PETIT CRIMINEL de Jacques DOILLON et qui jouait comme Ron CARTER avec une rythmique de jazz. Pour en revenir au thème de la Princesse de MONTPENSIER et aux trois solistes, j’aimerais préciser qu’ils jouent également celui, très différent  dans sa structure et son accompagnement, du Comte de CHABANNES. Cela signifie qu’en utilisant les mêmes solistes, le même son mais aussi une écriture sur trois octaves pour donner du lyrisme, je rapproche de manière invisible les deux personnages.

Avez-vous également pensé jazz en composant le thème de la scène où la Princesse de MONTPENSIER demande au Comte de CHABANNES de lui apprendre à écrire ?

PS : j’ai composé pour cette séquence deux versions d’un seul thème : une première avec la flûte qui joue le thème avec des cordes en dessous. Puis une seconde version, que l’on entend dans le film, que j’ai imaginée comme une musique de jazz, un quartet avec de la contrebasse. Je veux dire par là que j’utilise des harmonies de jazz mais, à l’écran, c’est très difficile à distinguer, c’est complètement invisible. Par contre, si vous écoutez attentivement le disque, vous verrez que la flûte, la contrebasse et les deux trombones jouent une musique à la Johnny GRIFFIN. Ce qui est complètement dément sur un film comme LA PRINCESSE DE MONTPENSIER. Bertrand TAVERNIER a beaucoup aimé cette idée et moi aussi car il s’agissait d’une manière très intéressante de faire entrer du jazz dans le film.

 

Lambert WILSON et Mélanie THIERRY - Photo : Etienne GEORGES - Paradis Films MS
 
 

Vous avez de nouveau enregistré à Londres aux studios d’Abbey Road ?

PS : je ne pouvais enregistrer qu’à Abbey Road ! Souvent, j’enregistre mes musiques à Londres simplement par plaisir et parfois par nécessité, comme sur le film de Bertrand TAVERNIER. J’y tenais beaucoup car je voulais que l’on entende très distinctement les 23 musiciens de l’orchestre Pro Arte, ce qui n’est possible que dans un studio comme celui d’Abbey Road. Je dois d’ailleurs saluer le travail de William FLAGEOLLET qui a réalisé une prise de son extrêmement complexe dans la mesure où aucun musicien n’a été doublé par un autre. Il s’agit d’une musique qui a été enregistrée en prise directe avec tous les musiciens, ce qui ne se fait quasiment plus aujourd’hui.

D’un point de vue thématique, peut-on dire que, sur cette bande originale, vous vous êtes complètement renouvelé sans jamais vous répéter par rapport à vos musiques précédentes ?

PS : on peut le dire mais, de toute façon, j’étais obligé de me renouveler sur la musique de ce film. Vous savez, se reprendre dans la musique constitue une chose relativement courante mais il y a des moments où vous ne pouvez pas vous répétez car aucun des thèmes que vous avez écrits précédemment ne peut fonctionner avec une reprise même de huit mesures. Effectivement, sur la musique de LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, on ne pourra pas me dire que je me suis repris. Maintenant, dire que je me répète constitue un reproche facile et même méchant. En effet, derrière les reprises de thèmes se cache tout un travail de réécriture, de réorchestration qui aboutit à de nouvelles musiques. Puis, quand je reprends un thème qui date parfois de plus de 20 ans, c’est aussi que je pense qu’il apporte un climat qui fonctionne avec le film. Il ne faut pas non plus oublier que tous les compositeurs classiques, qu’ils soient anciens, modernes ou contemporains, se reprennent.

Avez-vous pensé « liaisons dangereuses » en écrivant une musique très lente, très mystérieuse pour les séquences entre la Princesse de MONTPENSIER et Henri de GUISE ?

PS : votre remarque me plaît car, effectivement, pour ces séquences, j’ai élaboré une harmonisation très secrète. Ce qui se traduit par une musique très noire, très étrange dans la disposition des accords dans les altos et les trombones mais pas dissonante. On peut d’ailleurs comparer cette musique à l’atmosphère d’un film non pas policier mais qui comporte des tensions. Ce qui amène des accouplements de notes, des écarts qui donnent cet effet de trahison.

Pour quelle raison avez-vous recours à la flûte à bec quand la Princesse de MONTPENSIER repousse Henri de Guise vers la fin du film ?

PS : sur cette séquence, j’ai composé une musique qui agit comme le dialogue d’un scénario. Alors qu’Henri de Guise tente de la séduire, ce qui donne un motif romantique et chantant, la Princesse de MONTPENSIER le repousse, ce qui m’a donné l’idée de salir la musique de cette séquence. Je ne voulais pas réutiliser la flûte traversière car je l’avais privilégiée plutôt dans la première partie du film. Comme je voulais que la musique devienne un peu étrange, j’ai préféré la salir en mettant de la flûte à bec qui, il ne faut pas l’oublier, rappelle des films pas très clairs, comme LE LOCATAIRE de Roman POLANSKI ou le cinéma de Marco FERRERI.

Pour conclure, que retenez-vous de cette musique ?

PS : je suis d’autant plus content de l’avoir composée que le projet, depuis le début jusqu’au film terminé, a correspondu exactement à ce que j’avais espéré, ce qui est rare. Vous savez, si on ne me donne la possibilité que la musique porte en elle plus que le film, cela ne m’intéresse plus. Maintenant, j’espère vraiment que cette histoire d’amour intemporelle va rencontrer le succès. Curieusement, le film aura mis du temps à sortir puisqu’il se sera écoulé six mois depuis sa présentation au Festival de Cannes. Mais cela n’est pas un mauvais signe car, en leur temps, il s’était écoulé un an et demi avant que ne sorte LES CHOSES DE LA VIE de Claude SAUTET et même deux ans pour UNE ETRANGE AFFAIRE de Pierre GRANIER-DEFERRE.

Entretien réalisé à Paris le 6 octobre 2010.

LA PRINCESSE DE MONTPENSIER, bande originale du film de Bertrand TAVERNIER, disponible chez Universal jazz en cd et chez Warner music en digital pour le reste du monde. 

 Cette page a été modifiée pour la dernière fois le dimanche, 21 novembre 2010