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Alain NAHUM, Jean-Marie SENIA et Claire PEROT : DES GENS QUI PASSENT

Dans les années 60, Jean, un jeune étudiant en lettres (Théo FRILET), rencontre Marie, une femme mystérieuse (Laura SMET), qui va l’entrainer l’initier à l’amour, à la vie, jusqu’à le convaincre de fuir les ombres qui les menacent. Le réalisateur Alain NAHUM raconte l’histoire de gens qui passent dans la vie d’autres personnes, un récit inspiré du romancier Patrick MODIANO, dont il s’agit de la première adaptation à l’écran. Alain NAHUM nous explique son immersion dans cet univers étrange et touchant où l’on croise, à travers le cinéma et le jazz, des enfants marqués par un douloureux passé ou de longues absences. Pour la musique, il a appelé Jean-Marie SENIA, avec lequel il travaille pour la première fois. Tout a commencé par l’adaptation jazzy d’une vieille chanson française avec la complicité du trompettiste Claude EGEA et de la chanteuse Claire PEROT qui nous charme avec son interprétation aussi sensuelle qu’originale d’A La Claire Fontaine. Le travail de Jean-Marie SENIA s’est poursuivi dans la recherche des musiques plutôt intérieures de personnages plongés dans la brume des lumières des voitures. On retrouve néanmoins, en filigrane, toute la poésie caractéristique du compositeur, et un brun de romantisme pour de délicieuses séquences de film dans le film. Entre cinéma à la Jean-Pierre MELVILLE et CABARET des années 60, Alain NAHUM, Jean-Marie SENIA et Claire PEROT nous font partager leur passage dans l’univers de Patrick MODIANO.

Un film désormais disponible en dvd !

Alain NAHUM : « ce qui est important dans le travail entre un compositeur et un cinéaste, c’est la direction que l’on s’envoie mutuellement ».

 

Pourquoi aviez-vous envie d’adapter un roman de Patrick MODIANO ?

AN : parce que je me sens proche de son univers, qui touche à des vérités essentielles, comme la difficulté de s’identifier à un père. J’ai choisi UN CIRQUE PASSE car l’action se situait dans les années 60, c'est-à-dire la période où j’ai appris le cinéma. Puis, j’ai trouvé que le récit ressemblait à un film de la nouvelle vague car,  pour moi, la destinée de ce couple me rappelait A BOUT DE SOUFFLE mais à l’envers. Comme dans le film de Jean-Luc GODARD, on suit des gens qui sont bizarres, pas clairs, comme dans un polar mais ce n’en est pas vraiment un. On pense que ce couple peut s’en sortir, s’enfuir en Italie comme on partirait aujourd’hui au bout du monde. C’était très intéressant d’un point de vue cinématographique. En plus, avec ces deux jeunes héros, cela ne donnerait pas un film nostalgique comme on aurait pu l’imaginer sur Patrick MODIANO. Au contraire, je pouvais raconter une période en train de disparaitre et, en même temps, une histoire d’amour, une initiation. Il y avait aussi le lien au père qui m’intéressait car il me permettait d’aborder la question de l’identification aux adultes et des rapports avec les parents. Il s’agit d’une question intemporelle car tous les enfants sont confrontés à leurs parents. Tous ces éléments ont fait qu’il s’agissait pour moi d’une histoire éternelle, comme celles qui sont racontées dans des films noirs américains comme LES AMANTS DE LA NUIT de Nicolas RAY. Et justement, j’avais très envie de raconter une histoire éternelle !

Quels sont les éléments que vous avez plutôt mis en avant ?

AN : j’ai essayé de privilégier surtout un climat, en racontant  le brassage de tous ces passages de la vie que l’on retrouve bien chez Patrick MODIANO, d’où le titre du film. C’est en effet l’histoire de gens qui passent dans la vie d’autres personnes, qui transforment leur existence et puis, souvent, disparaissent. C’est comme avec les enfants, des professeurs passent dans leur vie et les marquent ; mais aussi les amis, on en a qui passent dans nos vies dont certains vont rester ; et les histoires d’amour dont plusieurs nous touchent jusqu’à ce que l’on en suive une seule.

AN : Est-la première fois que vous collaborez avec Jean-Marie SENIA ?

AN : oui car avait une première tentative qui n’avait pas pu se concrétiser avec Jean-Marie SENIA. Nous sommes néanmoins devenus amis car nous nous sommes découverts des atomes crochus artistiques. Il faut dire que je suis cinéaste mais aussi dessinateur, photographe et que Jean-Marie SENIA appréciait mes travaux. Quand ce projet de film est arrivé, je l’ai naturellement choisi, par amitié.

Comment a-t-il réagi quand vous lui avez proposé de mettre en musique votre adaptation d’un roman de Patrick MODIANO ?

AN : au départ, il s’est trouvé intéressé mais n’était pas sûr que le film puisse se faire.  Puis, dans le film, il devait y avoir une chanson, qui a été en fait le premier élément musical sur lequel nous avons travaillé. En effet, le scénario faisait référence au fait qu’à cette époque, les musiciens noirs américains qui avaient des problèmes d’argent allaient improviser dans des boites de jazz sur des vieilles chansons françaises. Nous sommes alors partis à la recherche de traces de vieilles chansons françaises reprises dans des boites de jazz. Comme nous n’en avons pas trouvées, nous avons décidé de créer notre propre improvisation sur une vieille chanson française, en l’occurrence A La Claire Fontaine.

Qui a eu l’idée de reprendre A La Claire Fontaine ?

AN : C’était une idée du scénariste Jacques SANTAMARIA. Quand j’ai réfléchis et, surtout, que j’ai rencontré Claire PEROT, je me suis dit que ce serait elle qui la chanterait !

La rencontre avec Claire PEROT a-t-elle été un coup de foudre ?

AN : au départ, je ne la connaissais pas mais on m’en avait parlé. Cela tombait bien car je recherchais une vraie chanteuse, comme Claire PEROT. Il faut dire aussi que, pour ce film, j’ai voulu utilisé, tout comme chez Patrick MODIANO, que des choses vraies. Donc, je voulais une vraie chanteuse, pas une actrice qui serait doublée. Quand on m’a présenté Claire PEROT, il y a eu immédiatement un déclic car elle faisait très années 60. J’avais trouvé une chanteuse qui, non seulement possédait la voix, mais en plus représentait merveilleusement  le personnage. Avec son petit minois, sa gouaille et ses cheveux, elle correspondait exactement à l’idée physique que je m’imaginais du personnage ; j’avais vraiment l’impression de rencontrer Sylvette ! Je lui ai alors expliqué qu’elle jouerait une stripteaseuse que son mec veut faire chanter sauf qu’elle ne sait pas si elle en est capable. Je lui ai demandé de prendre la chanson à la manière d’Edith PIAF, c'est-à-dire de la chanter au premier degré.

Pour quelle raison ?

AN : parce que, A La Claire Fontaine est, au premier degré, une chanson qui parle de sexe mais de façon très masquée, très cachée, très pudique. En même temps, en poussant un peu, les paroles disent beaucoup de choses. A partir de ce moment, nous avons commencé à travailler avec Jean-Marie SENIA, en faisant des improvisations chez lui, dans son appartement parisien. Il était ravi car, pour une fois, un metteur en scène lui amenait une vraie chanteuse. Il s’est même mis à inventer des improvisations ! Il s’est donc créée une sorte d’émulation autour de cette chanson qui a fait que la version que l’on entend dans le film s’est construite très rapidement, pratiquement en une heure.

Aviez-vous envie de musique jazzy pour toutes les séquences dans la boite de nuit ?

AN : oui et pour deux raisons. La première était que l’action se déroule dans les années 60 et, la deuxième, que l’on disposait d’une chanson de jazz. J’avais dit à Jean-Marie SENIA qu’il nous fallait du jazz écrit de la même manière qu’à l’époque mais avec une couleur d’aujourd’hui. Il n’était pas question de faire du jazz comme dans certains films qui traitent des années 60 mais où on a l’impression d’écouter plutôt des clones de Miles DAVIS. Car dans ce cas, cela ressemble à du déjà vu, du déjà entendu, comme si la musique indiquait l’époque au lieu de la faire ressentir. A la sortie d’ASCENSEUR POUR L’ECHAFAUD, la musique de Miles DAVIS paraissait complètement moderne, novatrice. Mais si on la met sur un film actuel, je pense qu’elle ne lui donnera pas un côté novateur. Elle risque au contraire de le dater. Or, moi, je crois qu’une musique de film doit apporter une dimension novatrice. Sur DES GENS QUI PASSENT, toute la difficulté consistait donc à construire une musique d’aujourd’hui tout en restant dans les colorations des années 60. Nous en avons beaucoup discuté avec Jean-Marie SENIA mais aussi Claude EGEA qui nous a suggéré d’utiliser une trompette bouchée avec divers éléments pour obtenir des sonorités plus contemporaines, plus modernes. Mais aussi pour nous éloigner de Miles DAVIS parce qu’à certains moments, nous en étions, pour moi, trop proches. A partir de là, nous avons donc enregistré, avec Jean-Marie SENIA et trois autres musiciens, ce que j’appelle la musique dans le film : la chanson de jazz et le thème de la boite de nuit, une musique susceptible de ressurgir de temps en temps dans le reste de la bande sonore du film.

Dans la musique du film, pour les séquences où il y a beaucoup de voitures, Jean-Marie SENIA vous a-t-il immédiatement proposé des thèmes plutôt lents et avec pas mal de piano ?

AN : au départ, il avait conçu, par rapport à sa lecture du roman, des maquettes qui nous ont aidés à concevoir la musique du film même si on s’en est ensuite éloignés. Je trouvais cette musique un peu noire, un peu sombre, trop précise en fait. Je voyais plutôt une musique non mélodique, atonale, qui amène de la tension mais qui ne ralentisse ni n’accélère le temps. J’avais envie d’une musique qui représente à la fois l’inconscient et l’angoisse du jeune homme. Je souhaitais aussi que la musique marque son émotion car j’avais décidé de réaliser un film sans voix of, alors qu’il y en a beaucoup chez Patrick MODIANO. De même, n’ayant pas envie de réaliser un film au passé, j’ai inventé ce petit film qui raconte une partie de l’inconscient de Jean, et qui me permettait de faire du passé dans le présent.

La musique se trouve finalement beaucoup du côté du personnage de Jean ?

AN : je dirais plutôt du côté où il y a du danger tout le temps. Mais ce n’est pas une musique de danger car, dans ce cas, elle dirait de quel danger il s’agit. C’est plutôt une musique destinée à faire ressentir que l’on se trouve dans un brouillard dangereux. Pour cette musique, j’ai beaucoup parlé à Jean-Marie SENIA d’Alberto IGLESIAS. En effet, j’avais trouvé particulièrement intéressant la manière dont il avait travaillé sur TOUT SUR MA MERE de Pedro ALMODOVAR, avec cette idée de métissage de choses qui n’étaient jamais dites, jamais codées et qui, pourtant, aboutissaient à une très belle musique. J’ai alors demandé à Jean-Marie SENIA de travailler dans la même direction car, de la même manière que dans les films de Pedro ALMODOVAR, on ne sait pas très bien comment les choses adviennent, comment les personnages les ressentent. Je crois que la fonction de la musique d’aider au ressenti des choses et d’apporter le climat intérieur du film.

Lui avez-vous demandé de laisser aller son côté romantique et cinématographique sur les musiques du film dans le film ?

AN : L’idée consistait à accompagner musicalement le sentiment du personnage sur le film. Il ne s’agissait pas d’un accompagnement de l’image au sens où, quand un musicien accompagne l’image, il lui redonne une rythmique, comme c’est le cas dans les films muets. Là, il fallait que la musique évoque l’absence des parents, la nostalgie ressenti par le personnage à la vision de ce film. Il s’agissait aussi d’évoquer le ressenti de Marie, qui découvre des gens à travers ce film. Il y avait donc quelque part une référence au cinéma muet, mais vu à travers le point du vue intérieur des personnages.

Vous vouliez une musique qui vienne des personnages ?

AN : plus précisément une musique qui se trouverait à l’intérieur du cerveau de l’un ou de l’autre personnage, de manière à comprendre son ressenti. Maintenant, cela dépend des moments : quand c’est Marie qui regarde le film, on comprend par la musique qu’elle voit des images d’un monde qu’elle connait un peu. Il y a alors quelque chose dans la musique qui raconte leur relation. Quand c’est Jean qui regarde le film, la musique souligne plus son sentiment d’impossibilité d’avoir eu un amour paternel ou maternel et, en même temps, une petite tristesse, une petite nostalgie. Ce qui donne une musique très délicate. Ce qui n’empêche pas une évolution de la musique qui, sur le dernier passage du film, s’assombrit.

Par rapport à la mise en scène, revendiquez-vous aussi un côté très années 60 ?

AN : oui, car tout le principe du film consistait à donner l’impression de baigner dans les années 60 sans pour autant les reconstruire. Comme pour moi, le cinéma représente notre mémoire collective, j’ai fait en sorte que l’on retrouve la façon de filmer des metteurs en scène de l’époque. De la même manière, j’ai tenu à ce que l’on retrouve la façon dont les gens se parlaient, fumaient et faisaient l’amour, c'est-à-dire avec bien plus de pudeur qu’aujourd’hui. Il s’agissait donc de retrouver tous ces éléments qui ramènent à la mémoire, comme dans les romans de Patrick MODIANO. Pour les plans de voitures, j’ai pensé à Jean-Pierre MELVILLE car sa façon de les filmer, dans LE SAMOURAI ou DEUX HOMMES A MANHATTAN, m’a vraiment marquée.

Par rapport au choix des comédiens, avez-vous immédiatement pensé à Laura SMET et Théo FRILET ?

AN : pour Théo FRILET, j’ai effectivement pensé immédiatement à lui pour le rôle de Jean. Cependant, avant de l’engager de manière définitive, j’ai attendu de savoir qu’elle serait sa partenaire et j’ai voulu être sur que leur couple à l’écran fonctionnerait bien. En ce qui concerne Marie, j’avais très envie que ce soit Laura SMET mais, comme il y a eu des incertitudes, j’ai songé également à d’autres comédiennes. Avec l’accord de Laura SMET, mon choix devenait définitif parce qu’elle portait en elle quelque chose du personnage du roman de Patrick MODIANO.

Pensez-vous poursuivre votre collaboration avec Jean-Marie SENIA ?

AN : je trouve que nous avons très bien travaillés sur ce film. Il a bien compris ce que je voulais comme musique et je suis heureux qu’il ait pu un peu se déplacer par rapport à son style habituel, plus romantique, moins nostalgique.

Comment définissez-vous votre relation avec les compositeurs ?

AN : avec chacun des compositeurs avec lesquels j’ai travaillés, hormis peut-être Jannick TOP et Serge PERATHONER car c’était mes premiers films (OPERATION MOZART), que ce soit Anne-Olga de PASS (LE VOYAGE ORGANISE), Pascal ANDREACCHIO (DES GENS SI BIEN ELEVES), Vladimir COSMA (LES NOUVEAUX EXPLOITS  D’ARSENE LUPIN) ou Charles COURT (ETAT D’ALERTE), j’ai toujours essayé que l’on recherche ensemble la couleur musicale du film. Avec Jean-Marie SENIA, bien que ce soit un grand musicien, nous avons eu aussi ce rapport très proche sur la conception de la musique. Moi, je crois que, lorsqu’on fait un film, ce qui est important dans le travail entre un compositeur et un cinéaste, tout comme un acteur et le réalisateur, c’est la direction que l’on s’envoie mutuellement. Je m’implique beaucoup car je crois que la musique d’un film, cela se dirige, pas au sens où on dirige les musiciens, mais sur le sentiment que l’on a envie de trouver à travers la bande originale. Vous savez, je me méfie toujours des musiques, car je sais que certaines, même formidables, peuvent parfois contredire des situations. Je cherche donc toujours à m’assurer que la musique se situe toujours dans le propos du film, c'est-à-dire pas à côté, ni au-dessus, ni au-dessous.  Pour moi, il faut que la musique s’accorde avec le reste du film !

Jean-Marie SENIA : « j’ai trouvé Claire PEROT tellement formidable que je suis tombé amoureux ! »

Comment vous y êtes vous pris pour adapter A La Claire Fontaine en chanson de jazz ?

JMS : cette chanson était très importante d’abord dans la mesure où il était indiqué dans le scénario que le personnage joué par Claire PEROT devait reprendre A La Claire Fontaine. Ensuite, elle constitue également le thème des souvenirs. Maintenant, il était évident qu’il fallait complètement la réadapter pour en faire une musique de jazz. Je dois dire, qu’au départ, j’y croyais qu’à moitié. Mais j’ai eu cette chance de travailler avec mon ami le trompettiste Claude EGEA, qui m’a complètement encouragé à écrire cet arrangement jazzy. Il trouvait, tout comme Alain NAHUM, que ce concept de prendre une comptine et de la détourner vers le jazz, constituait une idée formidable ! Nous sommes retrouvés en studio pour enregistrer cette chanson de jazz, avec Claude EGEA et Anatole PETIT, un jeune batteur de jazz en qui je crois beaucoup.

Avant cet enregistrement, comment se sont passées les improvisations avec Claire PEROT ?

JMS : j’avais prévenu Alain NAHUM que j’acceptais d’écrire cette adaptation jazzy d’A La Claire Fontaine, à la condition que je m’entende avec la personne qui la chanterait. Il se trouve que j’ai trouvé Claire PEROT tellement formidable que je suis tombé amoureux ! Du coup, je me suis investi complètement dans la création de cette chanson jazzy, c'est-à-dire que l’ai complètement modifiée en ce qui concerne les harmonies. Au final, cette réinterprétation d’A La Claire Fontaine représente la signature musicale du film puisqu’elle revient sur le générique de fin.

Etes-vous tombé amoureux de Claire PEROT au point de lui écrire d’autres chansons ?

JMS : je lui ai promis et, tôt ou tard, je lui écrirai tout un album ! Vous savez, cette rencontre avec Claire PEROT a aussi été pour moi une passion. De la même manière, j’ai ressenti une vraie passion pour Alain NAHUM, qui m’a soutenu comme un frère sur ce film, qui m’a encouragé à aller beaucoup plus loin que ce que l’on fait d’habitude à la télévision. Il faut dire que nous devions faire du jazz, un genre qui ne plait jamais à la télévision. Mais sur ce film, vu l’univers de Patrick MODIANO, qui est un noctambule, un homme qui circule dans les boîtes de nuit, il fallait absolument que l’on mette du jazz.

Chose assez rare dans vos musiques, on entend souvent un petit filet de trompette sur beaucoup de thèmes ?

JMS : en regard de la partie jazz, qui représente quelque part la musique d’époque des années 60, on entend effectivement beaucoup de trompette. En particulier des parties de trompettes qui contiennent des accents qui rappellent Miles DAVIS. Ce que j’adore faire mais, encore une fois, à la télévision, on n’aime pas le jazz. J’ai d’ailleurs déjà été obligé de complètement changer des musiques à la demande de diffuseurs qui n’aimaient pas le jazz.

De quelle manière définissez-vous la musique du film qui n’apparait pas thématique mais plutôt basée sur des ambiances ?

JMS : je dirais, à la manière de Charles BAUDELAIRE, qu’elle apparait comme un ciel bas et lourd. Cela signifie qu’il fallait que l’on sente dans cette musique quelque chose de noir, de brumeux qui plane. Il fallait que, quelque part, la musique du film représente la pression qui pèse sur les personnages, leur inconscient également. Du coup, pour ce qui est de la musique plutôt thématique, on la retrouve dans la partie jazzy de la partition, pas dans les scènes de tension.

De toute façon, Alain NAHUM ne voulait pas d’une musique thématique ?

JMS : oui, car cela ne correspondait pas à l’univers des romans de Patrick MODIANO. Il fallait que la musique contienne une pression pendant tout le film car, ces personnages se frôlent, se loupent, se méfient l’un de l’autre. Ce qui appelait une musique qui ne soit pas thématique, mais plutôt répétitive et évolutive dans les cordes, les contrebasses et le piano. Ce qui était nouveau pour moi mais correspondait parfaitement à ces personnages en train de se chercher.

De quelle façon avez-vous abordé la musique du film dans le film ?

JMS : pour cette partie de la musique, où je fais des citations du cinéma dans le cinéma, je dois dire que j’ai repensé à mon expérience d’accompagnement de films muets, avec ses côtés burlesques et nostalgiques. Mais là aussi, comme nous l’avons toujours voulu avec Alain NAHUM, il s’agit d’une musique qui devait appartenir à l’inconscient des personnages.

A la Claire (Fontaine) PEROT : « travailler avec Jean-Marie SENIA a été un pur bonheur ! »

Claire PEROT, dans quelles circonstances avez-vous rencontré le réalisateur Alain NAHUM ?

CP : il m’a d’abord cordialement invité chez lui et, dès que je suis arrivée, il a voulu me photographier, ce que j’ai trouvé très curieux. Ce n’est qu’ensuite, qu’il m’a parlé de son projet et donné son scénario, que j’ai lu mais seulement après LE CIRQUE PASSE, le livre de Patrick MODIANO. J’ai évidemment été charmé par son scénario et, après quelques temps d’attente, on m’a fait savoir que c’était moi qui allais jouer le rôle de Sylvette, sans même passer d’essais au préalable. J’ai été évidemment très surprise mais heureuse. Par la suite, j’ai appris que ma participation dans CABARET n’était pas pour rien dans ce choix car Alain m’avait entendu chanter dans ce spectacle. Après ma rencontre avec Alain NAHUM, il y a eu celle avec les autres comédiens du film, en particulier Hippolyte GIRARDOT et Théo FRILET. Et là, je dois vous dire qu’il y a eu comme une espèce d’évidence qui s’est installée dans les rapports entre ces personnages naissants. En définitive, pour moi, tout s’est fait, comme dans les romans de Patrick MODIANO, à travers des rencontres, des passages de vie qui, au final, créent un film.

CABARET vous a ouvert beaucoup de portes ?

CP : oui et chez des gens qui pouvaient peut-être ignorer que certaines comédiennes françaises pouvaient aussi chanter, et dans un registre pointu. Ce qui est mon cas et j’affectionne tout particulièrement le chant, la musique de qualité et le jazz. D’ailleurs, le fait de travailler avec Jean-Marie SENIA, qui est vraiment pour moi un musicien de jazz extraordinaire, a été un pur bonheur.

Justement, pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Jean-Marie SENIA ?

CP : j’étais très impressionnée car je pénétrais le monde du jazz, c'est-à-dire un milieu très pointu alors que moi, qui suis encore assez jeune, je ne suis pas tellement réputée dans ce genre de musique. J’avais donc très peur de ne pas être à la hauteur de leurs attentes, de ne pas avoir la voix et surtout la présence nécessaire pour chanter du jazz.  Nous nous sommes donc retrouvés, sous les toits de Paris, chez Jean-Marie SENIA, qui a commencé à jouer au piano tandis que moi je commençais à improviser. Notre rencontre musicale s’est donc faite à la manière de deux chants d’oiseaux qui s’entremêlent. Et cela a beaucoup plu à Alain NAHUM, au point qu’il en était même hystérique !  A la fin de séance, nous nous sommes regardés tous les trois et nous sommes dits que nous avions trouvé la bonne façon de jouer la chanson du film. Nous nous sommes alors donné rendez-vous en studio pour l’enregistrer.

Vous ne chantez une chanson originale mais une reprise d’A La Claire Fontaine dans une version qui la rend presque méconnaissable ?

CP : complètement méconnaissable ! Si vous écoutez bien les paroles d’A La Claire Fontaine, vous verrez qu’elles contiennent quelque chose de très sensuel, de très suave. Le fait d’avoir choisi cette chanson représentait un moyen de désacraliser le côté comptine trop facile. Cela nous permettait de mettre en valeur les notes, la mélodie, et toute la poésie que l’on peut créer à partir de petites choses qui peuvent paraître bénignes. Je pourrais comparer cette démarche à l’histoire de ce couple dans le Paris des années 60 : quand on écoute bien le film, on se rend compte qu’ils représentent bien plus qu’un couple des années 60. Finalement, cette version d’A La Claire Fontaine, c’est un peu pareil.

Interpréter cette chanson vous a-t-il demandé quelque chose de particulier ?

CP : cette chanson m’a demandé de m’ouvrir, plus que jamais, au plaisir ! Il faut dire que, quand on a un texte pareil entre les mains, quand on lit les mots, il suffit de se laisser porter. C’est quelque chose que j’ai appris en faisant CABARET : quand on se laisse porter par les mots, par la musique, il ne reste que du bonheur, de la jouissance à l’état pur. A partir de là, la technique vocale est importante car le chant constitue un métier donc il nécessite de la technique. Mais, au-delà du chant, le plaisir est énorme car, dans le jazz, il y a aussi une part d’improvisation. D’ailleurs, on entend beaucoup ces trompettes, ces saxophones et ces contrebasses qui voguent de part et d’autre, sans que l’on sache vraiment s’il y a une vraie mesure. Pour moi, chanter par-dessus, représente que du bonheur, de la liberté. Là encore, on retrouve dans cette façon de faire de la musique le couple du film qui, quelque part, a soif de liberté.

Cela a dû vous changer de CABARET où l’improvisation n’était pas possible ?

CP : absolument car, sur CABARET, il y a une véritable partition à suivre. Cela n’autorise donc aucun écart. Contrairement à A La Claire Fontaine sur laquelle il suffit de se laisser porter par la musique, par les paroles pour prendre du plaisir.

Préparez-vous toujours un disque ?

CP : j’y travaille mais je prends mon temps. Je pense que c’est nécessaire quand on veut bien faire les choses. Je ne veux pas me presser et enregistrer un album simplement pour faire un disque. Quand il y a des horizons qui s’ouvrent, je préfère laisser de côté le disque pour le moment. C’est le cas depuis que je suis sur l’opéra rock MOZART, au Palais des Sports actuellement et qui risque de durer au moins une année avec la tournée qui va suivre.

Aimeriez-vous mettre votre version d’A La Claire Fontaine dans votre futur album ?

CP : pourquoi pas si on me le permet. Mais, par-dessus tout, j’aimerais retravailler avec Jean-Marie SENIA. D’autant que je sais qu’il écrit déjà des chansons pour des comédiennes.  Puis, je trouve que c’est quelqu’un qui a beaucoup d’idées, d’ambition et d’originalité. J’apprécie son ouverture vers les jeunes comédiennes comme moi ; cela a été vraiment très agréable de travailler avec un musicien comme lui.       

Comment se passent les représentations de MOZART l’opéra rock ?

CP : j’avoue que je trouve assez extraordinaire d’être projetée au milieu de quatre mille personnes tous les soirs, dans une espèce de ferveur, de fièvre, presque d’hystérie, de tous ces jeunes gens qui viennent écouter du rock.  Je suis contente de jouer à Paris mais j’ai hâte de partir en tournée pour voir si, partout en France, le public est au rendez-vous. Donc, pour moi, tout se passe formidablement bien et j’éprouve un grand bonheur à jouer Constance WEBER.

Avez-vous envie de continuer à être une artiste aux multiples facettes ?

CP : en tout cas, cela me plait. Mais je peux être aussi uniquement comédienne pendant quelques années ou uniquement chanteuse ou danseuse. Je ne mets pas dans des cases, je me mets dans plusieurs cases, et même peut-être des cases que je ne connais pas !

Entretiens réalisés à Paris en novembre 2009

DES GENS QUI PASSENT : diffusion sur France 2 le vendredi 20 novembre à 20h35.

Dvd disponible chez Doriane films avec en bonus un entretien avec Laura SMET et Théo FRILET et un diaporama des photos du film.

Plus d'informations sur http://www.doriane-films.com

Cette page a été modifiée pour la dernière fois le lundi, 14 juin 2010